Politique, partis politiques, culture politique… au Maroc
Entretien avec Brahim Marrakchi, l’auteur de
« Comment fabrique-t-on un kamikaze ? »

Le Marocain vit-il un quotidien politique. Suit-il de près ce qui se passe au sein des partis et, bien avant, se sent-il intéressé et concerné par ce que font ces formations politiques ? Connaît-il l’histoire politique de son pays ? Y’a t-il un parti qui s’est proposé de la lui expliquer, de la lui enseigner ? Incite-t-on le citoyen à penser politique, à réagir, à participer ou pense-t-on pour lui et lui demande-t-on  d’hiberner politiquement jusqu’aux prochaines élections ?
Par ailleurs, comment réagissent les exclus, les oubliés, les marginalisés ? Ne les envoie-t-on pas, sciemment ou inconsciemment, vers les extrêmes et le radicalisme ?
Dans l’entretien qu’a bien voulu nous accorder notre concitoyen Brahim Marrakchi, l’auteur de « Comment fabrique-t-on un kamikaze ? », le lecteur trouvera des réponses à plusieurs de ces questions et, par ailleurs, pourra se faire une idée de ce jeune auteur qui, à vrai dire, a eu l’ambition de  traiter un sujet, à double tranchant certes, mais qui reste un sujet actuel et pertinent.
Né à Tanger en 1978, Brahim Marrakchi est doctorant de la FSJEST-Université Abdelmalek Essaâdi et expert en gestion des projets de développement urbain, durable et local. Il est également membre de l’équipe de recherche sur la Gouvernance Territoriale et le Développement Durable (GT2D), et de la Cellule de Veille Stratégique et d’Intelligence Territoriale de l’Agence pour la Promotion et le développement des Provinces et Préfectures du Nord - Maroc. Ses centres d’intérêt en matière de recherche et d'enseignement englobent plus largement tout ce qui concerne « Environnement, villes et dynamique des territoires ».

Entretien

-         Comment vous est venue l’idée d’écrire un livre sur un sujet aussi délicat que vaste ?

 

Couverture_KamikazesL’idée d’écrire le livre « comment fabrique-t-on un kamikaze ? » a surgi le lendemain des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. A cette époque-là, j’étais en train de préparer le diplôme du D.E.S.A « Administration et Développement » à la FSJES de Tanger. Au terme de la deuxième année, j’ai décidé de faire ma spécialité en économie spatiale sous la direction du professeur Abderrahman SADDIKI. Alors j’ai choisi comme sujet de recherche les kamikazes ayant relation avec les attentats terroristes du 16 mai 2003 à Casablanca. La recherche compte trois chapitres : le premier aborde les liens entre le centre et la périphérie ; le deuxième définit la pauvreté urbaine et l’exclusion ; et le troisième chapitre de 23 pages est accordé au sujet des attentats. La conclusion est à la foi frappante et alarmante : les attentats du 16 mai représentent un exemple du rapport conflictuel entre le centre-ville et la périphérie délaissée, et que si, rien n’est fait pour réduire les disparités spatiales et les inégalités socio-économiques entre clases sociales et quartiers résidentiels, le Maroc restera menacé par d’autres attentats. J’ai soutenu le travail en juillet 2005. Deux ans après, Casablanca a vécu malheureusement la mort aveugle en mars et avril 2007. Cet événement tragique m’a poussé à revoir le sujet et de me pencher davantage sur la question. D’autres questions me hantaient. Donc, de 23 pages qui concernent les kamikazes, elles sont devenues 171 pages publiées récemment dans un ouvrage à Paris.

   

-         Analphabétisme, pauvreté, taux de natalité élevé, marginalisation et exclusion… ont de tout temps existé dans l’histoire récente du Maroc, sans pour autant causer ce phénomène de ruée vers l’endoctrinement et le militantisme, islamiques. Pourquoi aujourd’hui ?

 

Par cette question vous me ramenez à l’idiologie, sachant que mon ouvrage aborde principalement les dimensions spatiales du terrorisme. Oui, effectivement, l’analphabétisme, la pauvreté, l’exclusion, etc. ont toujours persisté au Maroc. Parfois, ils ont été sources de violence urbaine et de tensions entre clases sociales. Nous rappelons par exemple les émeutes sanglantes de juin 1981 à Casablanca. C’est un soulèvement spontané de populations qui sont sortis dans les rues pour protester contre la pauvreté, puis endoctriné par la gauche qui était à l’époque au centre de l’opposition. On peut citer également les émeutes de décembre 1990 à Fès, Tanger, Tétouan et Al Hoceima. Non seulement le Maroc a vécu ces circonstances, mais plusieurs pays similaires comme l’Egypte et la Jordanie ont connu à maintes reprises des émeutes dues à l’exclusion et la marginalisation d’une partie croissante de la population urbaine. Même en France, les banlieusards protestent d’une façon récurrente et toujours en violence contre la marginalisation de leurs cités. Mais, pourquoi aujourd’hui au Maroc ?  C’est parce que l’idiologie a changé. Dans les années soixante et soixante-dix, il y’avait des barbus gauchistes qui accaparaient la scène ; depuis la fin des années 1980 ils commencèrent à perdre du terrain face aux islamistes qui demeurèrent un bloc non homogène où le plus dangereux est le courant de la Salafiya Jihadia. Bien entendu, le Salafisme et le Wahabisme c’est la même chose. Pour comprendre l’identité de ce courant, on doit remonter un peu dans l’histoire. Cela date du 18ième siècle lorsque Mohamed Ibn Abdel Wahab s’est allié avec Mohamed Ibn Séoud, fondateur de la dynastie des Saoudiens qui règnent aujourd’hui sur l’Arabie Saoudite. Ibn Abdel Wahab a trouvé dans le désert des pratiques populaires, selon lui, contraires à la foi islamique. Il a fait démolir tous les lieux cultes des Shiites. Il condamna le relâchement des Sunnites et des Shiites qui avaient interprété le Coran d’une façon laxiste.  Donc dès le début le Wahhabisme n’accepte pas que l’autre soit différent, je ne parle pas de l’autre le plus éloigné, mais du plus proche qui partage la même histoire, le même territoire. Il rejette non seulement l’excès dans l’interprétation des textes, mais aussi le sufisme, les arts, les sports, …

 

On a donc un courant intégriste et aberrant, développé dans un contexte déterminé à la Périphérie (le désert). Mais, dans les années 1960, ce courant a tenté de s’imposer progressivement comme la voie juste de l’Islam du Centre, là où il y’a au Moyen Orient Al Azhar Cherif et au Maghreb Kairouan et Karawiyine. Ce passage vers l’international à pour but de freiner la montée en puissance des idées nasséristes dans les pays du Golf Arabe. Cela coïncide également avec la répression excessive et injuste du régime totalitaire de Nasser contre les frères musulmans. Le sentiment d’être exclu du pouvoir, bafoués, torturés… a poussé certains jeunes islamistes à se refugier dans le Wahhabisme et alors à bénéficier de leurs pétrodollars, d’où sont sortis les groupes les plus extrémistes de l’Egypte comme Al Jihad, Al Hijra wa Takfir, etc. En fait, tous les groupes intégristes adoptant la violence trouvent leurs origines dans l’idiologie Wahhabisme. Al Caïda n’est qu’un dernier exemple. Les salafistes marocains vivent, le corps au Maroc, mais le cœur et l’esprit ailleurs. Ils ne partagent que peu de valeurs avec les marocains. Ils jeunent le ramadan avec les Saoudiens ; ils ne fêtent pas les festivités religieuses de la même façon que les marocains ; ils ne célèbrent pas le Mouloud, etc. Même au niveau de l’habillement, ils se diffèrent. Je me rappelle qu’à l’époque des Talibans, les salafistes marocains dans les prières, prient avec le Moula Omar comme "commandeur de croyant" ! La Salafiya Jihadia est très fortement implantée dans les bidonvilles et dans les quartiers marginaux où il existe un taux d’analphabétisme et d’abandon scolaire très élevé. Ces idées d’un extrémisme inhérent, représentent une menace réelle pour toute la société.

-         Pouvez-vous nous expliquer ce passage de la contestation de la gauche vers la droite, si on peut classer l’islamisme dans cette catégorie ?

 

On ne peut pas classer l’islamisme de cette manière. Son contexte est tout à fait différent. Nous sommes tous convaincu que l’islamisme n’est ni la droite ni bien évidemment la gauche. On ne peut pas qualifier tous les islamistes de la même façon ni de les classer dans la même catégorie. C’est un mouvement particulier, mais non homogène. Au Maroc par exemple, il existe plus de quatre-vingt-dix groupes (Jamaâ) islamiques dont chacun désapprouve la pensée de l’autre. Si par exemple on leur demande la signification de « l’Etat islamique », on aura 90 réponses différentes ! Le plus important de ces mouvements par ses effectifs est le groupe Al’Adl wa al Ihssan (Equité et don de soi). Non reconnu par le pouvoir, il demeure une expérience particulière dans tous les mouvements islamiques du monde arabe grâce à sa figure emblématique, le berbère Abdessalam Yassine. Ce mouvement est 100% marocain ; son projet à long terme est essentiellement éducatif à des fins politiques. C’est le soft power des islamistes au Maroc, mais ses vrais grands ennemis au niveau idéologique se sont les salafistes wahabistes. Deuxième force majeure, c’est le groupe Al Islah wa Attawhid (Réforme et unicité) et son bras politique Parti de la Justice et du Développement (PJD). Contrairement au groupe de Yassine, ce mouvement accepte la démocratie dans ses conditions actuelles et participe aux élections. Cette expérience montre d’une part que l’islamisme modéré à une place dans la société et il doit jouer un rôle dans le développement du pays. D’autre part, si on intègre les islamistes dans le système politique, ils perdent leur charme face aux citoyens ; ils deviennent une simple option parmi d’autres. Par exemple, les islamistes du PDJ ont montré qu’eux mêmes peuvent faire des gaffes au niveau de la gestion municipale, qu’ils ne sont pas fortement implantés dans tous le pays car ils n’arrivent pas à couvrir toutes les circonscriptions lors des dernières élections municipales ; et au niveau des résultats, ils n’ont occupé que la 6ème position.

 

Le courant de Salafiya Jihadia est la 4ème ou 5ème force parmi les islamistes ; mais c’est le plus dangereux ; car il compte plusieurs groupes intégristes ayant des relations étroites avec d’autres groupes armés à l’extérieur, et qui n’hésitent pas à se servir de la violence.

-         Cette ruée vers l’islamisme est constatée un peu partout dans les pays arabo Musulmans. D’après vous, est-ce dû à une réaction, quelque peu fougueuse, de récupération d’une identité en voie d’évaporation, ou s’agit-il tout simplement de faire appel à autre chose, de différent, de nouveau, pour combler un vide politique flagrant ?

 

A ces niveaux il faut mettre le point sur les i. Si l’islamisme politique radical a surgi, c’est parce qu’il a trouvé desCouverture conditions socio-économiques et politiques qui le favorisent. Si Nasser avait accompli son accord avec les frères musulmans on aurait pu éviter énormément de problèmes, non seulement pour l’Egypte mais pour tout le monde arabe. Certes, l’idiologie qui le nourrit existe ; mais l’Etat national dans le monde arabe a bloqué la liberté des citoyens de choisir ou de créer des alternatives. L’Etat "arabe" a bloqué toutes les possibilités de changement politique pacifique. On y trouve tous les maux politiques et sociaux : l’école qui exclue, la famille déséquilibrée, le taux élevé de chômage, les inégalités socio-économiques, l’hypocrisie sociale et politique, le manque de transparence, la corruption, la violence pour accéder aux droits humains, des élections corrompues, des "républiques" converties en monarchies, etc. Dans de telles conditions, est-ce qu’un simple citoyen peut choisir librement ?

 

Je suis très impressionné par l’expérience de la Turquie et du Koweït. La Turquie est une puissance économique régionale, socialement stable, ses citoyens disposent d’un niveau d’éducation élevé qui permet une ascension sociale. C’est un pays laïc, bien que dirigé par les islamistes du Parti Justice et Développement (PDJ). Alors a-t-on voté pour lui ? C’est en raison de son discours modéré, de son programme national qui vise l’ouverture et non l’isolement de la Turquie dans le monde. Curieusement, lorsque l’institution militaire a voulu rompre avec cette expérience inédite dans le monde musulman, ce sont les citoyens qui ont défendu le PDJ en votant pour lui, sachant que, parmi eux, il y’avait des laïcs et des chrétiens. Ils ont réélu le PDJ parce qu’il est un parti très moderne qui accepte la démocratie et la voie des élections, qui utilise les dernières technologies et qui est composé essentiellement par des hommes honnêtes ayant les mains propres. Le cas du Koweït est aussi remarquable. Le pays dispose d’un niveau de vie très élevé et assure une bonne éducation publique à tous les citoyens. Le mois de mai dernier a connu des élections législatives qui ont ramené les femmes au Parlement pour la première foi. Les résultats de ces élections sont riches d’enseignements. Pourtant Al Jazeera TV ne leur a pas accordé le même intérêt qu’aux discours de Ben Laden. Les islamistes ont vu leurs places réduites de plus de 50%. Ils ont perdu les élections parce qu’ils n’ont pas su comment suivre l’évolution de la société. D’ailleurs, lorsque les salafistes avaient émis quelques jours avant les élections une fatwa interdisant aux électeurs de voter pour une femme sous prétexte qu’il est contre les préceptes de la sharia, la riposte des citoyens était limpide. Ils n’ont pas voté seulement pour une femme, si non pour quatre !  Parmi ces quatre gagnantes, il y’en a qui ont remporté les élections faces à des islamistes très célèbres. L’exemple de la Turquie et du Koweït où une forte opinion publique existe, montre qu’un citoyen peut faire le bon choix, seulement lorsqu’il dispose de la pleine citoyenneté. Dans les pays arabes une ruée galopante vers l’islamise existe ; cela dénote à notre avis une carence au niveau des alternatives. L’islamise gagne du terrain, parce que les autres partis se sont découpés du peuple. Je parle essentiellement des partis de la gauche qui, historiquement, ont défendu la question sociale dans les années 1960/70 et qui actuellement ont perdu la boussole.

-         Le Maroc est passé, depuis son indépendance, du barbu gauchiste, athée, dérangeant et représentant, d’après les responsables, un danger pour la stabilité politique du pays au barbu islamiste, trop croyant cette fois-ci, qui dérange à son tour et qui, comme le barbu des années 60 et 70, représente, d’après les responsables et un grand nombre de citoyens, une menace pour la démocratie, le modernisme, la tolérance, etc. ? Est-ce que la contestation – disons l’opposition – n’existerait que dans ces deux pôles ?

 

Ce passage montre que notre société n’est pas stagnante ; elle a vécu de pleines mutations. Je crois que l’opposition existe à l’intérieur d’un même pôle. Je répète, l’islamise n’est pas un bloc homogène, vous ne pouvez pas par exemple rapprocher entre le soufisme et le salafisme. C’est tout à fait inconcevable. Mais, ces barbus des années 1960/70 qui croyaient à la révolution plutôt qu’à la démocratie, ont fini en grande partie par accepter les règles du jeu en faisant parti du régime. Je crois que les islamistes finiront aussi, dans leur grande partie,  par accepter notre système politique. D’ailleurs, une partie y participe déjà. Mais dans quelles conditions ? Il s’agit au Maroc d’une démocratie à part entière ; nous ne sommes pas encore une pleine démocratie, mais un pays en voie de démocratisation. Le désarroi de la société marocaine et le blocage du développement sont l’une des menaces qui guettent la démocratisation du pays. La démocratie exige une stabilité sociale, une bonne éduction et une égalité des chances. Dans les pays qui ont rempli ces conditions, les démocraties "gagnent", car elles laissent à toutes les idées la liberté de s’exprimer et de se confronter, tout en minimisant l’extrémisme, à le rendre minoritaire. Parfois, cette équation se déséquilibre, mais très vite la société trouve l’équilibre qu’il faut grâce à une forte opinion publique et à une maturité chez les citoyens ; et ce n’est pas le cas du Maroc. Dans  ce sens, on a beaucoup de travail à faire.

-         Que faire, politiquement parlant, pour mettre en place un « juste milieu » qui permettrait aux jeunes de participer à la prise de décisions et à se sentir des citoyens dont le mot et le vote ont leur pesant de démocratie ?

 

Politiquement parlant, les jeunes marocains suivent l’actualité, ils sont intéressés par la politique, mais désintéressés par les discours des partis politiques. Les Partis n’appliquent même pas la démocratie à leur sein. La classe politique qui dirige les partis date des années 1940/50 et parfois des années 30 ; elle a tué politiquement toute une génération ! Les partis, dans leur majorité, ne reflètent pas les tendances des jeunes. On constate clairement une méfiance entre les citoyens et les élites politiques, et c’est dangereux pour le Maroc s’il veut aller plus loin dans la démocratie. En compensation, SM le Roi n’a cessé d’inciter les Partis à se moderniser. La création du Parti Authenticité et Modernité (Assala wa Mouassara) vient pour pousser ces partis "classiques", balkanisés et éclatés de l’intérieur, à se mobiliser, à bouger. Dans la démocratie, il est indispensable d’assurer la liberté de la presse, et d’aller plus loin dans le respect des droits de l’homme. L’approche politique ne suffit pas, sans doute, pour créer un environnement qui favorise la participation politique des jeunes. Pour promouvoir une participation positive, il est nécessaire de protéger les citoyens contre l’extrémisme et c’est au niveau de l’école où il y’a le grand enjeu. Il faut un retour à l’école unique et sans la séparer de la famille. Il faut assurer une bonne éducation comme dans les années 1960 lorsque le contenu d’éducation était plus élevé qu’aujourd’hui malheureusement. Il faut assurer l’égalité des chances. Les ONG ont un rôle fondamental dans la sensibilisation. Je crois que si nous arriverons  à assurer au citoyen la stabilité spirituelle, sociale et économique, nous aurons alors créé ce « milieu » robuste qui permettrait aux jeunes de s’épanouir et d’exprimer leurs choix politiques sans contraintes.

 

Propos recueillis par Mohammed Mrini

Source: La Chronique, Samedi 20 juin 2009, N°390, p.5