L’interview que Simon Lévy a accordée à Al Bayane ne peut laisser indifférents tous ceux qui croient en la nécessité de restituer intégralement à l’histoire tout ce qui lui appartient surtout quand il s’agit des relations entre communautés et religions et que l’actualité, dans sa cruelle frénésie, ne retient que ce qui les opposent.

Pour nos compatriotes juifs qui ont quitté leur pays, le plus souvent à contrecœur et sans savoir vraiment pourquoi, mais qui n’ont jamais renié leurs origines, pour les autres, beaucoup moins nombreux, hélas, qui continuent de tenir ici le flambeau de leur civilisation quand ils ont choisi de vivre sur cette terre, justice devrait leur être rendue.

la_Synagogue_de_TangerL’histoire enseignée à nos enfants n’a effectivement aucune raison de les ignorer. Ceux qui dans l’Espagne voisine ont voulu passer sous silence les 8 siècles de présence arabe, se sont rendus compte de l’ineptie de cet appauvrissement de leur patrimoine national. Et c’est pourtant bien ensemble que Juifs et Musulmans furent pourchassés, soumis à la question des bourreaux de l’Inquisition et pour certains conduits aux bûchers, et leurs coreligionnaires rescapés expulsés.
En maintenant les nouvelles générations dans l’ignorance de la réalité de l’apport historique de chaque communauté et des rapports séculaires conviviaux entre Juifs et Musulmans, on pousse les nouvelles générations à commettre l’erreur de considérer le conflit du Moyen-Orient comme le résultat d’une opposition ancestrale entre les deux communautés qui expliquerait le calvaire inadmissible que fait subir Israël au peuple palestinien aujourd’hui. Cette explication, courte et tendancieuse fait le lit des milieux intolérants, pressés de ramener tout à une guerre de religions d’un autre âge. Il faut donc ouvrir toutes grandes nos archives et ne pas craindre d’enseigner la vérité historique du Maroc tel qu’il a été, en sortant de la seule acception évènementielle et dynastique de l’histoire. Comme le dit fort bien Miguel de Unamuno : « Le culte de la vérité pour la simple vérité est l’un des exercices qui élèvent le plus l’esprit et le fortifie ».

Sans prétendre traiter un aussi vaste sujet en quelques lignes, la présente contribution se propose de lever tout juste un petit coin du voile sur la place et le rôle de la communauté juive de Tanger tout au long du siècle dernier. Elle se fonde sur des éléments puisés dans divers documents traitant de l’époque considérée, des renseignements recueillis auprès des proches et de mes propres souvenirs d’enfance.

Une communauté très ancienne

A l’origine, comme dans le reste du pays, la communauté juive du Nord du Maroc était berbère. Par vagues successives, des immigrés juifs venant d’Espagne arrivèrent à Tanger, chassés d’abord par les Wisigoths, ensuite par la « Reconquista » en 1492 pour ceux qui refusaient la conversion puis par l’Inquisition au XVIe et au début du XVIIe pour les autres. La défaite des Portugais en 1578 à Oued Al Makhazine allait être d’un grand soulagement pour cette communauté, alors que Tanger vivait sous occupation portugaise, malgré de brefs intermèdes espagnols, depuis 1471. Elle pouvait enfin se sentir à l’abri des Inquisitions ibériques. Dans son dernier livre intitulé « Le monde moderne et la question juiveTITLE_ON_OBJECTG__Soko_Tanger_Savetiers_Juifs_Maroc___1900_1919 », (Ed. du Seuil, octobre 2006), Edgar Morin rappelle que : « A l’aube des temps modernes, la diaspora juive favorisa les réseaux de confiance propices aux développements de la banque et du commerce. (…) L’expulsion d’Espagne (1492) et du Portugal (1496) des juifs refusant la conversion créa une nouvelle diaspora en Toscane, aux Pays-Bas, à Londres, à Hambourg, à Venise, dans l’Empire Ottoman, au Maroc. » et que « En France, Colbert (1656) favorisa l’implantation des Juifs et des Marranes (juifs convertis mais chassés d’Espagne au même titre que les Morisques) pour développer le commerce international au profit de l’économie française ». La plupart des autres pays d’Europe ainsi que la Turquie de Souleymane le Magnifique en firent autant.

Et c’est précisément dans le domaine du commerce extérieur que les Juifs du Maroc excellèrent le plus. Mais leur rôle de pionniers dans la mise sur pied des premiers services publics fut loin d’être négligeable. Ce fut notamment le cas des premières liaisons postales ( Mazagan - Marrakech exploitée par Isaac Brudo depuis 1891, soit avant même la fondation de la Poste chérifienne en 1892 par le sultan Moulay Hassan, Tanger – Azaila, Ksar Kbir – Ouezzane, Tétouan – Chaouen, exploitées par les frères Cohen dès 1895, etc.). Comme le rappelle Simon Lévy, leur rôle dans le maintien et le développement de l’artisanat notamment l’orfèvrerie ne fut pas moins important.

Une minorité bien visible

A vrai dire, Tanger offrait avec la diversité des origines de sa population, dans une ville cosmopolite par excellence, un cadre exceptionnel pour la coexistence harmonieuse de toutes les communautés et ce, bien avant l’instauration du statut international en 1923. En effet, la ville du détroit accueillait déjà 648 Chrétiens (appellation consacrée à l’époque pour désigner les Etrangers) en 1868, 1.412 en 1888 puis plus de 8.000 en 1906 soit le triple du total des Etrangers résidant alors au Maroc. A l’avènement du statut international en 1923, la population de la ville était de 60.000 habitants dont 50.000 Marocains répartis entre 35.000 Musulmans et 15.000 Juifs, et 10.000 Etrangers, toutes nationalités confondues.

Pour bien illustrer le poids et l’importance de la communauté juive que lui reconnaissait le statut international, il suffit de voir la composition en 1952 de l’Assemblée Législative Locale présidée par le Mendoub en tant que représentant de la communauté marocaine. Rappelons qu’en vertu du chapitre III du Dahir relatif à l’organisation de l’Administration de la Zone de Tanger (16 février 1924), la composition de l’Assemblée Législative Locale était fixée « en considération du nombre des ressortissants, du chiffre du commerce général, des intérêts immobiliers et de l’importance du trafic à Tanger des différentes puissances signataires de l’Acte d’Algésiras ». Elle était composée de 30 membres dont : 6 Musulmans, 3 Juifs, 4 Français, 4 Espagnols, 3 Anglais, 3 Américains, 3 Italiens, 1 Belge, 1 Hollandais, 1 Portugais. Les Vice-présidents étaient au nombre de 6 parmi lesquels M. Joe Hassan ancien président de la communauté israélite de Tanger mais désigné en tant que représentant du Portugal dont il était le consul honoraire.

Même si le poids de la composante musulmane était fortement minoré, puisqu’elle représentait à elle seule 50 % de la population totale contre 20 % seulement des sièges, la représentativité de la communauté juive l’était également mais dans une moindre mesure, puisqu’elle représentait 15 % de la population mais ne disposait que de 10 % des sièges. La discrimination, sous couvert du poids économique de chaque communauté, était donc dirigée contre les Marocains de façon générale mais plus particulièrement contre les Musulmans.

Sépharades pur jus & Modernistes

A Tanger, au fil du temps, la composante sépharade devint largement prépondérante dans la communauté juive. Avec ses traditions et sa culture propre, elle s’efforcera de les transmettre de génération en génération, préservant ainsi jalousement son identité sépharade.

Ce n’est donc pas un hasard si elle fut immortalisée par les œuvres magistrales de Delacroix, qui séjourna à deux reprises à Tanger en 1832, où il fut l’hôte notamment de la famille Benchimol. Ces toiles font à présent partie du patrimoine universel (« La Mariée juive à Tanger», « Les Noces juives à Tanger», à côté des « Musiciens juifs de Mogador »). L’apport de cette communauté et celui des vagues successives de Musulmans chassés d’Andalousie marquèrent profondément l’histoire et la culture marocaines. Ce qui explique que les deux communautés aient toujours vécu en bonne intelligence, comme le rappelle judicieusement Simon Lévy, mis à part une brève période de l’époque austère Almohade, de sorte qu’aucun Juif n’ait jamais été persécuté en tant que tel, ni encore moins chassé du Maroc. Si la communauté juive de Tanger était d’essence essentiellement sépharade, elle reçut le renfort à partir de 1938 de réfugiés venus d’Europe centrale, en particulier de Hongrie, qui s’y établirent notamment dans les professions libérales et la finance. Parmi ces derniers, le banquier Samuel Reichmann allait, plus tard, faire partie des hautes sphères de la finance d’Amérique du Nord.

Les Juifs tangérois appartenaient à toutes les catégories sociales : le petit artisanat (plombiers, matelassiers, peintres en bâtiments, etc.), l’orfèvrerie et la bijouterie dont ils gardèrent l’exclusivité jusqu’au début des années cinquante, l’import et le commerce de gros, les guichets de changes (depuis les cambistes assis derrière leurs minuscules kiosques en bois du grand sokko, jusqu’aux agences du centre ville), les banques (on n’en dénombrait pas moins de 55 au début des années 50, la première banque d’Etat du Maroc fut créée à Tanger en 1907) et plus rarement dans des fonctions administratives (PTT, justice, etc.) ou la Police (avec même une personnalité d’envergure comme le commissaire principal Israël qui fût décoré par le roi Mohamed V à son retour d’exil).

La convivialité avant tout

Malgré l’absence d’un Mellah traditionnel, le petit peuple vivait principalement aux abords immédiats de l’ancienne médina mais bien à l’intérieur des remparts de la ville construits par les Portugais, dans les quartiers des Béni Ider, à l’angle des rues Touahine et Siaghine, et de Sakkaya Jdida. Il coexistait en parfaite symbiose avec les familles musulmanes qui habitaient souvent les mêmes immeubles, utilisaient les mêmes bains maures (le plus réputé, celui des Béni Ider appartenait à une juive), les mêmes fours spécialisés dans la cuisson de la « Skhina ou Dafina» du sabbat et des pâtisseries des fêtes juives et autres petits commerces. Dans ce quartier, on ne dénombrait pas moins de sept synagogues sur les douze que comptait Tanger. Quant au premier cimetière juif, il se trouvait à proximité immédiate de ce quartier, attenant à la muraille de la ville, sur son flanc nord, comme l’était d’ailleurs le premier cimetière musulman du côté sud.

La bourgeoisie juive, celle de la finance et du grand négoce, vivait dans les mêmes quartiers et les mêmes immeubles que l’européenne dont elle parlait couramment les langues et partageait souvent la même nationalité. Très occidentalisée, elle disposait de ses propres cinémas, casino, tandis que ses salons de thé et pâtisseries (Pilo et Anidjar) concurrençaient les commerces équivalents détenus principalement par les Français et les Espagnols. La présence d’une aristocratie financière juive, à travers les banques privées (Banque Pariente, Banque Salvador Hasan, etc.), les Assurances et le grand négoce, ne passait pas inaperçue. De grand noms d’hommes d’affaires d’envergure internationale tels que les frères Pinto, (qui firent don du terrain du Golf Royal de Tanger, de terrains pour la construction d’une mosquée et de différents projets sociaux), les Abensour propriétaires de la banque Pariente dont le siège se trouve actuellement à Genève, les Bergel, les Toledano, des journalistes comme Isaac Laredo, des personnalités engagées dans la vie associative locale tels que Menahem Mouyal, Sananes, qui parlaient couramment l’arabe, ont profondément marqué la vie de la cité.

Le petit peuple, quant à lui, parlait en général espagnol, l’arabe dialectal tangérois mais surtout la Hakitiya, l’idiome juif en usage surtout au Nord du Maroc, avec un accent typique très prononcé. Préservée à partir de son socle initial du vieux Castillan du XVe siècle, avec un mélange d’hébreu, mâtiné de mots arabes, notamment grâce à la proximité historique datant de l’époque d’Al andalous de l’Espagnol, de l’Arabe et de l’Hébreu, la Hakitiya a su garder son authenticité d’origine contrairement aux autres idiomes d’ascendance sépharade, altérés notamment par le Turc, les langues slaves et européennes.

La bourgeoisie juive ne parlait quant à elle la Hakitiya qu’en privé, certainement par snobisme. Ceci étant, la communauté, dans son ensemble, respectait à la lettre la tradition et les préceptes religieux. Les Téfélins, les mariages et surtout les fêtes étaient toujours des évènements qui ne passaient pas inaperçus, en raison de la promiscuité des familles juives et musulmanes qui s’échangeaient toujours gâteaux, pain azim et notamment les plats culinaires de tradition sépharade. Les fêtes juives se signalaient aussi par la fermeture de nombreux commerces et services (Banques, kiosques de change, magasins d’import et de gros, etc.). La tradition vestimentaire était davantage suivie par le petit peuple, en particulier les femmes d’un certain âge. Si les classes moyennes et aisées passèrent très vite au complet cravate, pour les mariages, le caftan traditionnel de la mariée gardait tous ses droits.

L’enseignement israélite

A l’image de la diversité de sa population, Tanger disposait d’un large éventail d’établissements d’enseignement : musulmans, juifs, français, espagnols, italiens et depuis 1950, américain. Comme l’explique fort bien Si Abdelhamid Bouzid, ancien inspecteur de l’enseignement public et personnalité marquante de Tanger, (Coup d’œil sur l’enseignement dans le Tanger International - 1984), l’enseignement musulman n’a pour sa part guère évolué depuis 1788, date de la réforme introduite par le Sultan Sidi Mohamed ben Abdellah (1757-1790). Selon Michaux Bellaire, un recensement datant de 1921 dénombrait 28 écoles coraniques importantes à Tanger. La timide réforme des programmes d’enseignement introduite en 1933 sous l’impulsion de Mohamed V, malgré l’opposition des autorités du Protectorat, ne changera pas fondamentalement la donne. Au par avant, en 1898, l’Alliance française ouvrait en plein cœur de la médina une école pour les enfants musulmans confiée à des instituteurs algériens dont les témoins de l’époque, souligne A. Bouzid, ont gardé un excellent souvenir.

La première école « hispano-arabe » fut créée en 1907. A partir de 1912, l’école de l’Alliance française changea de statut pour devenir à son tour « franco-arabe ». Mais à la rentrée scolaire 1921-1922, les 3 écoles franco-arabes réunissaient à peine 300 élèves.

Il fallut attendre l’engagement du Mouvement National dans la création des « écoles libres », malgré l’interdiction des autorités coloniales en 1935, pour que voie le jour la première école musulmane indépendante sous l’impulsion de Sidi Abdellah Guennoun en 1936. A la différence de leurs concitoyens musulmans mais grâce à l’intervention soutenue de l’Alliance Israélite Universelle (créée à Paris en 1860), les Juifs tangérois, étaient scolarisés, au sens moderne du terme, depuis déjà fort longtemps. L’école de l’Alliance israélite de Tanger ouverte en 1865, était la seconde du genre au Maroc après celle de Tétouan. Rappelons que la première école française (privée) l’Institution Robinet du nom de sa fondatrice fut inaugurée en 1885 soit vingt ans après, tandis que le premier établissement d’enseignement espagnol « la escuela de la Mision Catolica » ouvert en 1794 ne s’étendit au secondaire qu’en 1892.

En 1922, soit un an avant l’instauration du statut international, l’effectif de l’école de l’Alliance Israélite était de 1.050 élèves : 409 garçons et 560 filles. Au niveau des programmes d’enseignement, l’Alliance Israélite Internationale avait veillé à y dispenser le français, l’hébreu, l’espagnol et l’anglais. Abdelhamid Bouzid relève pour sa part « l’indice d’émancipation sociale révélé par le nombre élevé de filles scolarisées (54%) » dès 1922 mais regrette aussi avec amertume « la déconcertante absence de l’arabe, langue du pays ». Il faut bien reconnaître que le piteux état de l’enseignement musulman à l’époque ne pouvait malheureusement guère être un argument convaincant pour susciter l’intérêt que la langue arabe méritait. N’empêche que l’aggiornamento qu’a connu ce dernier depuis les années 40 aurait pu changer la donne, mais il n’en fut malheureusement rien. Probablement à cause de la politique de subventionnement de l’enseignement pratiquée par les autorités du Protectorat, car, comme le note A. Bouzid, les écoles israélites rattachées à la Direction de l’Instruction Publique à Rabat émargeaient sur le même budget que les écoles françaises. A titre indicatif, ce budget s’élevait, en 1930-1931, à 58.129,185 F dont 43.265,860 F (74%) étaient réservés aux écoles françaises et israélites et 14.863,365 F (16%) aux écoles musulmanes. Pour sa part le statut de l’Administration Internationale libère cette dernière de tout engagement social en s’en remettant aux seules puissances du Protectorat.

Ceci étant, le niveau et la qualité de l’enseignement de l’école de l’Alliance destiné à former notamment des élites permettaient aux élèves des écoles israélites d’accéder facilement aux lycées européens. Ainsi, dès 1921, un lauréat de l’école de l’Alliance Israélite obtiendra même le diplôme d’ingénieur civil de l’Ecole Centrale de Paris.
En 1953, les écoles de l’Alliance Israélite qui disposaient d’un internat pour les élèves provenant de Ksar Kbir et de Larache, d’une école professionnelle de jeunes filles (94 élèves) et l’autre de garçons (44 élèves) totalisaient près de 1.800 élèves, d’origine sociale essentiellement modeste. Les enfants de la bourgeoisie et dans une moindre mesure des classes moyennes étaient scolarisés dans les établissements européens, surtout français et espagnols.

L’Administration Internationale et le Social

A juste titre, A. Bouzid fait remarquer que, sur le plan de l’enseignement au moins, la population musulmane n’a tiré aucun profit de l’essor économique et urbanistique qu’a connu la ville de Tanger durant les 33 ans d’Administration internationale. Si la communauté juive s’en est finalement mieux sortie, c’est grâce à l’implication de l’Alliance Israélite Internationale et au soutien au plan budgétaire, certainement pas désintéressé, des autorités du Protectorat. Ce qui était anormal, c’était le désintérêt manifeste de ces autorités pour la promotion de l’enseignement moderne, en dehors de quelques écoles franco-arabes destinées surtout aux fils de notables.

Pour ce qui est de l’infrastructure sanitaire, elle a pratiquement été créée bien avant l’instauration du statut international en 1923. En effet, Tanger a bénéficié d’un encadrement sanitaire pluraliste dès la fin du XIXe qui répondait à l’époque aux besoins spécifiques de chaque communauté même si les différents hôpitaux étaient ouverts également à la population musulmane. Historiquement, ce fut une mission médicale anglaise débarquée en 1883 qui mit sur pied le premier hôpital du Maroc, le « Hop House » du Marshan. Puis en 1886 ce fut le tour de la Mission Franciscaine espagnole qui réussit même à fonder une « Ecole de médecine » installée dans le premier hôpital espagnol. Sur initiative du Sultan Moulay Hassan Ier, un groupe de jeunes militaires marocains y reçut même une formation paramédicale.

L’Hôpital Français fut créé en 1903 et rejoint en 1911 par l’Institut Pasteur de Tanger tous deux installés dans le quartier du Marshan.

En 1905, l’hôpital Asile Benchimol ouvrit ses portes au quartier Hasnouna. Financé par la communauté juive, il accueillait surtout les nécessiteux de la communauté mais il acceptait aussi les patients musulmans. L’implantation de cette institution à Tanger dès le début du siècle et la qualité des soins qui y étaient prodigués, montrent jusqu’à quel point la communauté juive a su s’adapter à l’évolution du monde moderne presque aussi rapidement que les puissances étrangères. Tout près de l’Hôpital Benchimol, l’Ospedale Italiano s’installa, en 1926, dans l’ancien palais du Sultan Moulay Hafid.

Dans la foulée, la médecine privée devait prendre toute sa place après les initiatives prises par les puissances étrangères intéressées par une présence durable de leurs ressortissants à Tanger. Des cliniques privées ouvrirent peu à peu notamment celle du Dr. Anderson, du Dr Saft ou surtout celle du Dr. Cabanié qui, le premier, eut à soigner les blessés ramenés du front de la guerre du Rif (1921-1926). Le certificat médical délivré à l’une des victimes est d’ailleurs cité par les associations réclamant « la vérité sur l’usage des armes chimiques durant cette guerre ». Sur la centaine de médecins et de chirurgiens dentistes que comptait Tanger en 1950, 30 étaient de nationalité espagnole, 30 de nationalité française et le reste de nationalités diverses, parmi lesquelles une douzaine étaient juifs et trois seulement musulmans dont le regretté Dr. Abdelatif Benjelloun dirigeant du parti de l’Istiqlal à Tanger.

La saga du docteur Many

En 1915, débarqua à Tanger un médecin juif palestinien né à Hébron qu’il a quitté en 1910, du nom du Docteur Many, diplômé de l’université américaine de Beyrouth. Installé d’abord à Mogador, il devait très vite être appelé au service du sultan Moulay Hafid, à Fez qu’il quitta à la destitution de ce dernier pour s’établir définitivement à Tanger.

P1010039C’était un personnage hors du commun tant par sa bonhomie, sa chevelure blanche bien garnie et ses grosses lunettes noires, que par son comportement. Il tenait son cabinet privé, qui ne désemplissait pas, d’abord au quartier de Sakkaya Jdida où il circulait à dos d’âne, puis au quartier du Marshan non loin de l’hôpital français et de l’Institut Pasteur. Ne payaient la consultation que ceux qui le pouvaient. Il officiait en outre à l’hôpital Benchimol dont la vocation était de soigner bénévolement ses patients, prenant la suite du Dr Zpivakov un juif d’origine russe arrivé à Tanger en 1905.

Bien que profondément laïc (quand il décida de se marier ce fut avec une française non juive agrégée d’histoire) il était respectueux des usages de chacun sans pour autant se laisser phagocyter par les activistes de sa communauté. Il lui arrivait ainsi de préconiser à un malade juif anémié de manger du porc ou de la viande de cheval. Il avait son franc-parler et n’hésitait pas à dénicher et tancer les « malades imaginaires » en arabe avec un fort accent du Machrek.

Quand il subodorait un risque de scène de ménage, il décrétait le huis clos avec son malade et ne prenait plus de gants pour aller au fond des choses. C’était un pince-sans-rire mais il lui arrivait de s’étouffer de rire en écoutant les détails croustillants des explications de certains de ses patients dont il connaissait souvent, comme dirait M. Mahjoubi Aherdane, le « pedigree ». Ces prescriptions médicales étaient toujours réduites au strict minimum avec un recours presque systématique aux remèdes de la médecine traditionnelle. C’était le seul homme de Tanger qui avait accès à tous les foyers de la médina, le plus souvent tard le soir en raison de son emploi du temps plus que chargé. Expérimenté comme aucun autre médecin, compétent et intègre, les Tangérois ne juraient que par lui. Rares sont les familles qui ne lui doivent pas d’avoir sauvé au moins l’un des leurs. Il a continué d’exercer jusqu’à sa mort à plus de quatre-vingts ans.

En guise d’hommage pour services rendus à la population, une rue du Marshan fut baptisée à son nom par le premier conseil municipal élu après l’indépendance (1962), mais dès la mise en place du conseil suivant, la rue fut débaptisée pour on ne sait quelle obscure raison, si ce n’est l’ingratitude humaine.

L'exode

L’émigration de la population juive la plus déshéritée vers Israël puis le Canada commença timidement dès 1953. Très vite, la communauté juive dont le nombre s’élevait à 17.000 en 1955, sur un total de 150.000 habitants, n’était plus que de 200 âmes vingt ans plus tard et moins de 100 à présent. Il s’agit incontestablement d’une « espèce en voie deLe_cimeti_re_juif_de_Tanger disparition » car 99,5 % de ses membres ont préféré quitter le pays, il est vrai sous aucune contrainte, dans l’espoir d’une vie meilleure ailleurs. Des noms sont restés célèbres en Europe, en Amérique du Nord comme du Sud. D’autres le sont devenus comme Shlomo Ben Ami ancien ambassadeur d’Israël à Madrid, puis ministre des affaires étrangères et actuellement député membre du parti travailliste. Une colombe parmi d’autres.

Ceci dit, sans avoir été aussi massive, l’émigration des autres communautés a connu elle aussi une forte accélération durant la même période, en raison du marasme économique ayant frappé la ville après la suppression du régime fiscal particulier dont elle jouissait et que lui garantissaient tour à tour son statut international puis la Charte Royale de Tanger. Les cadres étrangers mais aussi les jeunes salariés marocains se retrouvant subitement sans emplois, prirent massivement le chemin de l’exil vers l’Europe, tandis que banquiers, commerçants juifs et indiens se rabattirent sur Gibraltar. Les classes moyennes juives, quant à elles, émigrèrent surtout vers l’Amérique latine, principalement le Venezuela et l’Argentine, et accessoirement l’Amérique du Nord. Il faut dire qu’il n’était pas rare que les membres de la bourgeoisie juive disposassent des nationalités les plus diverses, certains étant même parvenus à se faire nommer consuls honoraires de divers pays en particulier sud-américains.

Si l’on ajoute que les professions qui allaient souffrir le plus de la récession étaient précisément celles où la présence juive était plus prépondérante, on comprend alors ce rush incroyable vers le départ qui s’accentua pour le petit peuple des artisans et des travailleurs indépendants avec l’entrée en action, dès la fin des années 50 de l’exode vers Israël organisé plus ou moins officieusement par les pouvoirs publics de l’époque. Un hôtel du centre ville, l’hôtel Mabrouk a été réquisitionné spécialement pour l’accueil des candidats au départ qui provenait de toutes les régions du Maroc. Dans le sillage de cette opération d’évacuation massive, les coreligionnaires tangérois ont certainement dû leur emboîter le pas.

Que reste-t-il de cette présence aujourd’hui ?

Un quartier, jadis dans la périphérie de la ville, Ouad Lihoud (le vallon des Juifs) à présent à la charnière du quartier résidentiel de la montagne et du quartier populaire du Dradeb, porte encore curieusement ce nom, sans que l’on en sache vraiment la raison.

Longtemps délaissées, les petites synagogues de la médina ont été restaurées depuis par une ONG juive américaine, celle de la rue Touahine ayant pour sa part été transformée par la Fondation Lorin en musée du souvenir de Tanger. Les bâtiments de l’hôpital Benchimol et de l’école de l’Alliance israélite sont toujours là. Certains commerces portent encore sur leurs frontons des noms évocateurs (« La estrella de Oro », ou des noms de familles juives tangéroises bien connues). Sa_Majest__le_Roi_Quelques amoureux inconditionnels de la ville du détroit y ont gardé un pied à terre comme un cordon ombilical qu’ils refusent de couper, et qui leur sert de prétexte pour revenir, avec leurs progénitures, sur les pas de leurs parents. D’autres, beaucoup plus nombreux, reviennent régulièrement en pèlerinage pour découvrir ce qu’il est advenu de leurs anciennes demeures, du commerce de leurs proches, de leurs anciens voisins musulmans. Ils se rendent compte très vite que le souvenir de leurs familles est toujours vivant et c’est avec les yeux humides que les embrassades s’échangent dès que l’identification a lieu. Il suffit de donner quelques indices, parfois un simple prénom ou un surnom, la raison sociale d’une boutique… Quand le temps d’un passage par Tanger, on leur pose la question : Mais pourquoi donc êtes-vous partis ? On reçoit toujours la même réponse : « En réalité, on n’en sait vraiment rien ! ».

Le tangérois Isaac Azancot exprime bien ce regard chargé à la fois d’émotion et d’espérance dans son livre « Le temps du passage » (CY éditions, décembre 2002) : « Comment surmonter la nostalgie qui me consume ? Pourrais-je creuser un moule dans ma tristesse pour y mettre mes bonheurs et ma joie ? Je dois chercher à l’intérieur cette graine de ma substance, pour la porter à ceux qui construisent, pour qu’une maison s’élève sur les ruines de la violence. » Une espérance et un vœu que l’on ne peut que partager.

Mourad Akalay

Source: http://www.marruecosdigital.net/xoops/modules/wfsection/article.php?articleid=1193