Toujours en retraite, solitaire et frayant, Paul Bowles a préféré l’ombre à la mondanité, la paix intérieure à l’agitation d’esprit. C’est un grand écrivain dont l’œuvre subtilement nostalgique fait revivre des années de folie. Aujourd’hui, des intellectuels osent le dire : Bowles sombre dans l’oubli. Bowles a-t-il vraiment fini aux oubliettes? A dire vrai, l’œuvre dePaul_Bowles Bowles ne semble pas touchée par cet oubli tant redouté. Cet écrivain mis à part, il reste un Bowles tout aussi grand: celui des récits qui figurent parmi les plus grands du XXe siècle. Dacia Marine a dit un jour: « Au fond de nombreux écrivains traversent une période d’oubli tout de suite après leur mort et sont redécouverts par la génération suivante. Et quand je dis génération suivante, cela ne veut plus dire qu’on doive attendre quarante ans ».

Tanger, cette ancienne cité, comptoir carthaginois (Tinji) puis capitale roumaine (Tinjis) était un rêve pour Bowles; un jour de mai 1947, il décide de passer l’été au Maroc. Il savait pour écrire et composer, il a besoin d’être seul, le Maroc obéit à la nécessité de se retirer loin du monde afin d’écrire. Son premier roman « un thé au Sahara » est le fruit de cette solitude intellectuelle. Ce récit ressemble autant à une histoire romanesque relatant l’histoire d’une évasion qui mène vers un lieu de nulle part. Lorsque Bowles s’y installe définitivement, Paul_Bowles_Un_th__au_SaharaTanger n’est qu’un ermitage, mais au cours des années 40-50, devient le lieu d’arrivée des écrivains et des artistes. Encore, aujourd’hui, prononcer le nom de Tanger, c’est faire surgir les figures de Tennessee Williams, Orson Welles, Jean Genet, Jane Auer, Choukri…Tanger était un foyer traditionnel de plusieurs cultures et point de rencontre des avant-gardes en littérature. Jusqu’à sa mort, Paul Bowles a conservé vivant le souvenir d’écrivain de Tanger. Pour lui, Tanger est toujours « une image du songe, un labyrinthe de l’inconscient, un paysage d’une surprenante netteté : ruelles où l’on se perd, terrasses qui donnent la mer, escaliers qui ne donnent sur rien. »

1910, né dans une famille modeste, Bowles est profondément enraciné dans la vie de New York, il ne la quitte que rarement. En 1915, il fait éditer sa première histoire et depuis il cherche dans la création un chemin vers le bonheur personnel. Au début, il se sent musicien et il a fini par être compositeur. A partir de cette époque, son évolution tend vers l’écriture, sa première nouvelle s’intitule « Un thé sur la montagne ». Poussé par son épouse Jane, il entame une carrière dans les lettres où il se fait connaître par son premier roman « Un thé au Sahara ». Il a écrit ce récit en voyageant dans le sahara. Le roman autobiographique raconte sa vie avec Jane.

Les vraies idées de Bowles, on les trouve dans ses romans et même dans les romans où il n’ a point voulu mettre d’idées. « Un thé au Sahara » est une belle œuvre, c’est un roman qui conjugue à la fois la solitude Paul_Bowleset l’aventure à une réflexion sur la condition humaine. Ses héros sont des personnages ordinaires, perdus au milieu d’un paysage surréaliste, ils nous plaisent, parce qu’ils ont des âmes. Ce roman est une peinture des sentiments, des déchirements et des scrupules de deux amants qui traversent toute frontière pour partir à la découverte de l’inconnu. Cette peinture de la rude existence de nos deux amants vaut autant par l’émotion que par l’écriture.

C’est à ce roman que débute Bowles, et ses débuts sont éclatants. Enfin, dans « Un thé au Sahara », Bowles nous donne des souvenirs vécus et nous conte avec beaucoup de sensibilité, en un style élégant.
Jane Auer est une femme d’une vaste culture, sa destinée se divise en deux périodes très distinctes: une enfance, aristocratique et une jeunesse tourmentée. En 1937, elle a vingt et un ans et se proclame écrivain avec son roman « Deux dames sérieuses ». Paul_BowlesElle a convaincu Paul Bowles d’un amour partagé, elle a voulu s’évader par le mariage de la solitude dont elle a tant souffert et de chercher un semblant de sécurité. Malgré ses goûts intellectuels, Jane Auer ne manifeste aucune tendance à la notoriété; débordante de vitalité, elle a un penchant pour les nuits tangéroises et vagabonde avec Bowles inséparable compagnon. Ce dernier n’a garde de contrarier ses instincts d’indépendance. Jane apprécie l’intelligence et les dons exceptionnels de Paul. Elle a encouragé son attrait pour l’écriture. Jane possède l’amour et le sens de la beauté; jusqu’à la fin de sa vie, elle a toujours été hantée par l’injustice du monde où elle vit.
L’œuvre de Bowles occupe une place singulière. A l’écart de certains écrivains, Bowles croit à la nature de l’homme bonne et mauvaise. Il sait, pourtant, que les attaques ne peuvent changer son modèle d’existence, il a toujours affiché un amour pour les bons Marocains et le Maroc qui est, pour lui, la plus belle œuvre d’art. Tous ses disciples sont devenus ses adversaires du lendemain, on l’a accusé de tout et de pis encore.

Bowles a fait des écrivains, les critiques qui ont eu la prétention de l’accabler, par l’ingratitude, par l’incompréhension, lui ont fait cortège.

Dans sa vie privée, Bowles était, parait-il, un excellent homme. En littérature, c’est un grand écrivain et un artiste de lettres, il a le cœur littéraire. En lui, avec le lyrique si sensible ou avec le mystique, cohabitent constamment un homme qui ne veut pas être dupe et un vieux garçon qu’amusent tous les ridicules de la vie. Dans son roman « Un thé au Sahara », Bowles n’a pas fait autre chose, il nous a seulement conté une passion douloureuse, émotion et imagerie sont ici équilibrées. Bowles est, de nos contemporains, celui qui sait le mieux ce que le lecteur peut exiger d’un écrivain. On a reproché à Bowles d’avoir joué avec des sentiments funestes, mais chez lui, les sentiments tragiques de l’individu n’ont au fond d’autre réalité que celle que lui confère la mémoire.

A Tanger, dans la solitude de sa chambre, Bowles a préparé sa mort en plein silence. Le 18 novembre 1999, s’achève la vie de ce grand écrivain dans une sorte de rêve continuel. Quand on meurt chez soi, il est naturel qu’on choisisse cette mort polie. La mort de Bowles vit à présent. Tous les intellectuels qui l’ont connu sont attristés par cette disparition. Bowles est avant tout un homme bon, humain, un homme pour qui l’amitié compte, une vie sans haine : toute son existence. Bowles a eu une longue vie chargée de tant de choses; aucun souvenir, pourtant, ne l’a hanté avec une telle persistance que le souvenir de ses temps de Tanger. Aujourd’hui, ses détracteurs ou ses admirateurs se souviennent du temps où Paul Bowles soulevait la tempête et la joie.

Miloudi Belmir
Source: Libération (Maroc)